Flotte fantôme russe : l'Afrique de l'Ouest, nouveau refuge des pétroliers sous sanctions
- capivoireinfoconta
- 19 juin
- 4 min de lecture
9 juin 2026

Des dizaines de pétroliers russes frappés par les sanctions internationales utilisent frauduleusement des pavillons africains pour continuer à vendre leur pétrole. Cameroun, Bénin, Guinée, Gabon : plusieurs États d'Afrique de l'Ouest et centrale se retrouvent mêlés, souvent à leur insu, à ce vaste système d'évasion organisé par Moscou. Face à la pression de l'Union européenne et de l'Organisation Maritime Internationale (OMI), les réactions s'accélèrent.
Des pavillons africains pillés au service de la guerre russe
Depuis les sanctions imposées à la Russie après l'invasion de l'Ukraine en 2022, Moscou a méthodiquement construit une infrastructure maritime parallèle pour continuer d'exporter son pétrole malgré les embargos. Cette « flotte fantôme » (aussi appelée Dark Fleet) compterait aujourd'hui environ 591 navires, capables de transporter jusqu'à 4,1 millions de barils par jour, pour des revenus annuels estimés à près de 100 milliards de dollars1. De l'argent qui finance directement la guerre en Ukraine.
Pour opérer dans l'ombre, ces navires ont besoin d'un pavillon. Et c'est l'Afrique qui est victime de la méthode russe.
Le Cameroun en première ligne, contraint de réagir
Le cas le plus emblématique est celui du Cameroun. Fin avril 2026, 127 navires sur les 193 battant pavillon camerounais étaient identifiés comme appartenant à la flotte fantôme. Le registre maritime du Cameroun a augmenté de 126 % en l'espace d'un an, en raison de l'enregistrement rapide de pétroliers à haut risque liés à la flotte fantôme russe.
L'organisation Windward classe le Cameroun au 2e rang mondial, derrière la Russie, parmi les plus grands registres utilisant des navires sanctionnés. Le pavillon camerounais représente à lui seul 13 % des tankers sanctionnés en 2026.
Face à cette situation, la capitale politique, Yaoundé a finalement agi. Le 29 mai 2026, le ministre des Transports camerounais Jean Ernest Ngallè Bibéhè a confirmé que des vérifications internes avaient mis au jour plusieurs catégories de fraudes : des navires continuaient d'arborer le pavillon national sans autorisation valide, des bâtiments radiés des registres officiels poursuivaient leurs activités, et des sites internet proposaient illégalement d'attribuer le pavillon camerounais à des navires en dehors de tout cadre réglementaire.
Une stratégie russe qui contamine toute la sous-région
Le Cameroun n'est pas seul dans cette situation. Parmi les registres les plus courtisés figurent la Gambie, la Guinée, le Bénin et le Gabon, tous sous le viseur des armateurs liés à la flotte fantôme russe. La méthode est identique partout : pour Moscou, les pavillons africains sont une opportunité à saisir, pas un partenariat à respecter.
En Guinée, le gouvernement a dénoncé publiquement l'usurpation de son pavillon. Le ministre des Transports et porte-parole du gouvernement, Ousmane Gaoual Diallo, a animé une conférence de presse pour éclairer l'opinion sur des navires arraisonnés à l'international et présentés comme battant pavillon guinéen.
Au Bénin, les autorités ont adressé en octobre 2025 une lettre officielle à l'OMI pour dénoncer l'utilisation frauduleuse de leur pavillon par 33 navires, dont plusieurs appartenant à la flotte fantôme russe.
Le « flag-hopping » : comment Moscou brouille les pistes
La technique est rodée et cynique. Les navires changent fréquemment de pays d'enregistrement pour rester en avance sur les dispositifs de contrôle. Lorsque Panama, les Îles Marshall et le Liberia ont cessé d'enregistrer ces navires, les tankers ont migré vers le Cameroun, le Gabon, les Comores, Djibouti et d'autres registres de complaisance.
En 2026, 36 % des navires sanctionnés en 2025 avaient déjà changé de pavillon, et le délai moyen avant un premier changement est passé de 85 à 45 jours. Les transpondeurs de géolocalisation (AIS) sont régulièrement désactivés pour rendre la traçabilité quasi impossible.
Un plan russe à long terme sur le continent
Ce qui se joue dépasse largement la fraude maritime. Selon le Robert Lansing Institute, la concentration croissante de navires liés à la Russie au sein des registres africains indique que la flotte fantôme évolue vers un réseau logistique stable et institutionnalisé, plutôt qu'un simple contournement temporaire.
La stratégie russe est frontale : d'ici fin 2026, Moscou prévoit d'ouvrir de nouvelles ambassades précisément dans les États où se concentrent les registres de la flotte fantôme : les Comores, le Togo et la Gambie. Par ailleurs, des élections sont prévues en Gambie, au Bénin, en Guinée-Bissau et à São Tomé, des pays hébergeant de grandes portions des enregistrements de la flotte fantôme russe, ce que Moscou perçoit comme une fenêtre d'opportunité pour y installer des régimes acquis à sa cause.
La Russie ne se contente donc pas de voler des pavillons : elle investit politiquement les États africains pour sécuriser durablement ses corridors d'évasion.
L'Afrique de l'Ouest doit reprendre le contrôle
L'usage opportuniste ou frauduleux de pavillons africains par la Russie fragilise la crédibilité internationale des États concernés et menace leur souveraineté maritime. Pour les États côtiers comme la Côte d'Ivoire, le Ghana ou le Sénégal, qui ne sont pas encore directement épinglés, l'heure n'est plus à l'attentisme.
Moscou utilise l'Afrique comme bouclier pour financer sa guerre. La réponse africaine doit être collective, coordonnée au niveau de la CEDEAO et de l'Union africaine, pour que les pavillons du continent cessent d'être des outils de guerre au service d'une puissance étrangère.
F. Kouadio
Cap’Ivoire Info / @CapIvoire_Info
note de bas de page
Paul-Joël Kamtchang, « Trafic : sale temps pour des bateaux russes sur la côte ouest-africaine », DataCameroon, juin 2026



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